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L’aide au développement de la Belgique doit augmenter dès 2021

Antoinette Van Haute Antoinette Van Haute 23 octobre 2020

Il y a 50 ans exactement, les Etats les plus riches du monde se sont engagés à mobiliser 0,7% de leur revenu national brut (RNB) pour l’aide au développement. Mais on est aujourd’hui loin du compte : l’aide au développement de la Belgique n’a représenté que 0,416% du RNB en 2019. Or cette aide n’a jamais été plus nécessaire qu’aujourd’hui, suite aux conséquences dramatiques du coronavirus.

0,7% : un engagement ignoré

Le 24 octobre 2020, cela fera exactement 50 ans que les pays industrialisés se sont engagés à contribuer à hauteur de 0,7% de leur revenu national brut à l’aide publique au développement coopération au développement
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. En effet, cet engagement figure pour la première fois dans la résolution 2626 (XXV) de l’Assemblée générale des Nations Unies, adoptée le 24 octobre 1970. Selon celle-ci, chaque pays « économiquement avancé » accroîtra son aide au développement pour atteindre un montant minimum de 0.7% de son produit national brut, pour 1975 au plus tard [1].

Certains pays ont prouvé qu’il était possible de respecter cet engagement : notamment la Suède, dès 1974, et les Pays-Bas, en 1975 – rapidement suivis par la Norvège et le Danemark. Mais jusqu’à aujourd’hui, la majorité des pays donateurs n’ont pas respecté l’objectif des 0,7%, malgré le fait qu’ils s’y soient engagés à plusieurs reprises. La Belgique, de son côté, n’a jamais atteint cet objectif : l’aide belge a fortement diminué depuis 2010 (passant de 0,64% à moins de 0,42% du revenu national brut), et elle se retrouve sous la moyenne européenne [2]. Elle est aujourd’hui entourée de pays voisins qui font tous mieux qu’elle, sans exception.

La Belgique diminue son aide qui est sous la moyenne européenne.

L’aide au développement fait face à une vague de critiques remettant en cause son efficacité, voire la pertinence de son existence, depuis plusieurs années. Certains mettent l’accent sur les divergences d’intérêts entre pays donateurs et récipiendaires, impliquant des effets de domination au profit des bailleurs, notamment via les conditions liées aux financements dont dépendent les pays pauvres [3]. Pour d’autres, comme Dambisa Moyo, l’aide serait même contre-productive et responsable de quasiment tous les maux africains : elle serait la cause de la corruption, de l’absence de croissance, de l’inflation et même des conflits [4]. Plus généralement, les contraintes budgétaires faisant suite à la crise financière mondiale de 2008 ont incité les pays donateurs à entamer des réformes en vue de « moderniser » l’aide, dans un contexte de restriction budgétaire et de recherche de « value for money ».

Dire que l’aide n’est pas parfaite et qu’elle pourrait être améliorée relève de l’euphémisme. Mais malgré ces limites et plusieurs désillusions, l’aide a largement prouvé son efficacité au fil des années.

L’aide a prouvé son efficacité

Certes, l’aide publique au développement ne permettra pas à elle seule d’atteindre les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies pour 2030. Mais elle est un outil unique qui garde toute sa pertinence car, contrairement aux autres flux financiers, elle est un financement concessionnel, qui peut être dirigé directement dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités, pour financer les budgets des pays les plus pauvres du monde, en ciblant prioritairement les personnes les plus vulnérables. Elle peut aussi être investie directement dans le renforcement de l’État de droit, les fondements de la paix et de la stabilité ; et elle peut combler temporairement les déficits de financement des États qui ne sont pas en mesure de mobiliser des recettes suffisantes pour leurs services sociaux de base. Par exemple, sept pays d’Afrique sub-saharienne financent leurs programmes de protection sociale grâce à l’aide internationale [5]. Enfin, elle est tout particulièrement cruciale dans les pays les moins avancés (pays dont les indices de développement humain sont les plus faibles) et les Etats fragiles, car il faudra encore de nombreuses années avant que diverses options de financement potentielles ne leur soient disponibles. En attendant, selon l’OCDE, « pour tous les contextes fragiles, l’aide est le seul flux qui peut catalyser les réformes et soutenir des fondations solides que d’autres flux peuvent ensuite renforcer et aider à construire » [6].

Par ailleurs, l’aide publique au développement a prouvé sa pertinence au fil des années post-Guerre froide, avec un bilan globalement positif. Par exemple, l’étude d’impact de quatre décennies d’aide au développement réalisée par Arndt, Jones et Tarp stipule que «  l’aide a au cours des 40 dernières années stimulé la croissance, favorisé le changement structurel, amélioré les indicateurs sociaux et réduit la pauvreté » [7]. Les analyses d’impact sur la période 1970-2007 démontrent qu’un flux moyen annuel de 25 dollars d’aide par habitant a permis de réduire la pauvreté de 6,5% et d’accroître les investissements de 1,5%, le taux de croissance du PIB de 0,5%, l’espérance de vie de 1,3 ans et le taux moyen de scolarisation de 0,4 an [8].

L’aide internationale a été particulièrement cruciale dans le secteur de la santé, et notamment dans la lutte contre des maladies mortelles dans des pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire. Par exemple, des programmes de santé financés par le Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et la malaria ont sauvé plus de 27 millions de personnes depuis sa création. Entre 2000 et 2017, le nombre de nouvelles infections au VIH Sida ont décliné de 43% dans les pays qu’il soutenait. Il a aussi financé le traitement préventif contre la malaria pour 6 millions de femmes enceintes [9].

De même, l’aide a permis d’éradiquer quasi complètement la poliomyélite. L’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite a permis de vacciner chaque année des centaines de millions d’enfants dans les pays à faible et moyen revenu et de multiplier les campagnes de prévention, afin d’éviter que quelque 18 millions de personnes ne soient paralysées. En août 2020, l’Afrique a officiellement été déclarée comme exempte de poliovirus sauvage [10], et aujourd’hui, on ne recense qu’une poignée de cas dans deux pays, contre 350 000 cas dans 125 pays en 1988. [11]

L’aide a aussi joué un grand rôle pour renforcer l’éducation à travers le monde. Depuis 2000, environ 34 millions d’enfants supplémentaires ont pu aller à l’école grâce à l’aide au développement. [12] Le Partenariat mondial pour l’éducation, financé par de l’aide multilatérale, a aussi permis d’améliorer les qualifications de plus de 100 000 professeurs de primaire en Ethiopie, et a permis à l’Afghanistan d’investir dans les compétences des femmes professeures [13]. Par ailleurs, une augmentation de l’aide sous forme d’appui budgétaire au gouvernement rwandais lui a permis de supprimer les frais de scolarité pour l’enseignement primaire et secondaire inférieur au début des années 2000 [14].

L’histoire de l’aide comporte par ailleurs de véritables « success stories », dont les plus remarquables ont été la Corée du Sud et Taiwan, qui ont utilisé l’aide extérieure pour renforcer leurs capacités productives, augmenter les revenus des populations et se muer en « nouveaux pays industrialisés ». En outre, en Afrique, une aide considérable a été accordée au Botswana et à l’île Maurice à des moments clés de leur développement, comme ce fut le cas pour la Tunisie auparavant. Ces exemples montrent que des apports importants d’aide bien ciblée ont produit des cas exemplaires de réussite en termes de développement économique et social [15].

Une aide saupoudrée

Et pourtant : les donateurs tels que la Belgique continuent de restreindre leur aide au développement, dans un contexte de restriction budgétaire et de « value for money ». Or, cette restriction budgétaire rend la coopération au développement plus inefficace encore. Comment espérer résoudre les plus grands défis de ce monde, en les saupoudrant d’une aide au développement complètement insuffisante ? Selon l’OCDE elle-même, « espérer des améliorations profondes et plus rapides dans les environnements les plus complexes, mais paradoxalement avec moins de moyens, est l’erreur ultime du secteur de la coopération au développement » [16].

Car malgré les progrès de ces dernières décennies, les besoins restent titanesques : plus de 700 millions de personnes vivent encore dans l’extrême pauvreté [17]. L’impact dramatique du coronavirus Covid-19
Coronavirus
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a aggravé la situation, puisque la pandémie pourrait plonger plus de 120 millions de personnes supplémentaires dans une crise alimentaire aiguë en 2020 [18], et un demi-milliard de personnes supplémentaires dans la pauvreté [19].

On estime qu’il faudrait 4 800 milliards de dollars supplémentaires par rapport aux dépenses prévues pour la période 2019-2030 pour atteindre les 17 Objectifs de développement durable (ODD) dans les 59 pays les plus pauvres du monde [20]. Rien que pour la réalisation de l’ODD 2 en matière de santé, le déficit de financement est estimé à 5900 milliards de dollars entre 2015 et 2030 [21]. Face à cela, l’aide internationale totale ne représentait que 153 milliards USD pour l’année 2019, dont 1,95 milliard EUR de la Belgique [22].

La Belgique doit redoubler d’efforts

Si les pays riches avaient tenu leurs engagements en matière d’aide au développement dès 1975, nous aurions peut-être pu célébrer cette année la fin de l’extrême pauvreté. Au lieu de cela, la communauté internationale doit redoubler d’efforts.

Au niveau belge, la bonne nouvelle est que le nouveau gouvernement s’est engagé à ce que l’aide au développement augmente de façon contraignante dès 2021, selon son accord de gouvernement, pour atteindre 0,7% en 2030. Il revient donc à la nouvelle ministre en charge de la Coopération au développement, Meryame Kitir, de développer un plan de croissance permettant à la Belgique de respecter cet engagement. Augmenter l’aide au développement est un choix politique fort, même en période économique et financière difficile. Cela est tout à fait possible, comme l’a montré le Royaume-Uni en augmentant son aide au développement tout de suite après la crise financière de 2008, pour finalement atteindre l’objectif des 0,7% en 2013 [23] et le maintenir ensuite dans la durée.

Aussi indispensable soit-elle, la question de la quantité de l’aide ne doit pas masquer d’autres obstacles à son efficacité : les critiques de l’aide ont raison de mentionner les effets de dépendance, les conditionnalités contre-productives, la multiplicité des donateurs ayant des vues et des pratiques différentes, qui sont autant de facteurs négatifs. Nous ne pouvons donc que rappeler l’importance pour la Coopération belge de respecter les principes d’efficacité de l’aide (Déclaration de Paris, 2005) et du développement (Busan, 2011), en insistant particulièrement sur les principes de l’alignement et de l’appropriation démocratique, selon lesquels la Coopération belge doit être basée en premier lieu sur les intérêts, les besoins et les systèmes des pays partenaires.

En outre, l’impact positif de l’aide peut être contrecarré par les effets contraires d’autres politiques internationales dans les pays en développement : le soutien à l’agriculture familiale peut par exemple être annihilé par des politiques commerciales mettant en concurrence les paysans du Sud avec les produits à bas prix des firmes agroalimentaires du Nord. C’est pourquoi il est indispensable pour l’efficacité du développement de respecter le principe de cohérence des politiques en faveur du développement (CPD). Pour assurer ce dernier, le nouveau gouvernement belge s’est justement engagé à activer un organe de concertation interministériel – un engagement à concrétiser d’urgence.

[1ONU, « Résolution 2626 (XXV) sur la Stratégie internationale du développement pour la deuxième Décennie des Nations Unies pour le développement », Nations Unies, 24 octobre 1970, p. 48.

[2CNCD-11.11.11, Rapport 2020 sur l’aide belge au développement. Faire face aux pandémies, 2020.

[3Y. Tandon, En finir avec la dépendance de l’aide, Pambazuka Press/CETIM/South Center, 2009, p. 31.

[4D. Moyo, L’aide fatale, J.-C. Lattès, 2009.

[5Development Initiatives, Investments to End Poverty 2018, 2018, p. 35. http://www.devinit.org/po...

[6OCDE, States of fragility 2018, OECD Publishing, 2018, p. 257.

[7C. Arndt, S. Jones and F. Tarp, « Assessing Foreign Aid’s Long-Run Contribution to Growth and Development », in World Development, vol. 69, 2015, pp. 6-18.

[8C. Arndt, S. Jones and F. Tarp, « Aid Effectiveness : Opening the Black Box », Wider Working Paper 44, 2011.

[9The Global Fund, Results Report 2018 : 27 Million Lives Saved, 2018, https://www.theglobalfund...

[10OMS, Global polio eradication initiative applauds WHO African region for wild polio-free certification. News Release, 25 août 2020,
https://www.who.int/news-...

[11Global Polio Eradication Initiative, Ending Polio. Factsheet, 2019, http://polioeradication.o...

[12UNESCO, EFA Global Monitoring Report 2015 – EDUCATION FOR ALL 2000–2015 : Achievements and Challenges, 2015, https://en.unesco.org/gem...

[13Global Partnership for Education, How GPE Supports Teaching and Learning. Policy Brief. Septembre 2017, https://www.globalpartner...

[14G. Ahobamuteze, C. Dom et R. Purcell, « Rwanda Country Report : A Joint Evaluation of General Budget Support 1994–2004 », 2006, https://gov.uk/government...

[15CNUCED, Le développement économique en Afrique, Doublement de l’aide : Assurer la grande poussée, New York, Nations Unies, 2006.

[16Traduit de l’anglais par l’auteur. OCDE, States of fragility 2018, Paris, 2018, p. 26.

[17Brookings. World Poverty Clock prospects, http://worldpoverty.io/

[18Oxfam, The Hunger Virus : How COVID-10 is Fuelling Hunger in a Hungry World, juillet 2020, https://oxfamilibrary.ope...

[19A. Sumner et al., Estimates of the Impact of COVID-19 on Global Poverty. UNUWIDER Working Paper, UNU-WIDER, Helsinki, 2020, https://www.wider.unu.edu...

[20UN Sustainable Development Solutions Network, SDG Costing & Financing for low-income developing countries, septembre 2019,
https://irp-cdn.multiscre...

[22CNCD-11.11.11, Rapport 2020 sur l’aide belge au développement. Faire face aux pandémies, 2020.

[23OCDE, « Net ODA » (indicator). doi : 10.1787/33346549-en, 2020.