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Colombie : la population se mobilise pour la justice fiscale, le gouvernement répond par les armes

Répression brutale et disproportionnée des manifestations sociales légitimes et multisectorielles en Colombie

La grève nationale et les mobilisations qui s’ensuivent dans toute la Colombie depuis plusieurs semaines, loin d’être des actes isolés, montrent les mécontentements historiques de divers secteurs auxquels le Président Duque et ses prédécesseurs n’ont pas répondu. La mauvaise gestion de la situation sanitaire liée au Covid-19 a amplifié ces mécontentements, même si elle touche principalement les populations précarisées qui sont au cœur de ces mobilisations.

Depuis le 28 avril 2021, date du lancement de la grève nationale dans différentes régions de Colombie, les manifestations se sont multipliées et la répression policière a été brutale et disproportionnée. Lancée par les syndicats, le mouvement de grève a vite été rejoint par d’autres secteurs de la société civile, par les étudiants et étudiantes, mouvements de femmes, organisations indigènes…

Aux marches, barrages routiers, mobilisations, Cacerolazos (concert de casseroles), le gouvernement répond par la force et la militarisation, notamment à Cali, épicentre de la mobilisation, où, le 3 mai, les forces de sécurité ont ouvert le feu sur des manifestants. Trop longtemps resté sourd aux revendications et mécontentements de sa population, le gouvernement a privilégié la sécurité et l’ordre à la dignité humaine et au droit à la protestation.

Les chiffres de la répression

Ces dernières années, dans différents pays d’Amérique latine, comme lors des mobilisations au Chili fin 2019 ou au Pérou fin 2020 face à la tentative de « putsch constitutionnel », les jeunes sont en première ligne des mobilisations. Malheureusement, c’est également eux qui en paient les prix le plus fort. Selon un rapport de l’organisation INDEPAZ en date du 23 mai 2021, 60 personnes auraient été tuées en Colombie suite, vraisemblablement, à l’action de la police, et parmi ces victimes, 25 ont moins de 26 ans (sachant que l’âge est inconnu pour 19 autres victimes). De son côté, la campagne “Defender la Libertad Asunto de Todas” à la date du 20 mai, fait état de 52 personnes tuées et de 715 personnes blessées suite à des actions disproportionnées de la police nationale, et en particulier de l’unité d’élite ESMAD. De plus, elle mentionne que 87 personnes ont été victimes de violences basées sur le genre, 1 645 personnes ont été placées en détention, 12 perquisitions ont été opérées, dont 8 ont été déclarées illégales ainsi que les arrestations qui en découlent, et 992 plaintes ont été déposées pour abus de pouvoir, agression et violence policière.

L’étincelle de la colère

La grève nationale s’est déclenchée en réaction à un projet de réforme fiscale proposé par le gouvernement du Président Ivan Duque en vue « d’affronter la crise économique et sanitaire ». Cette réforme prévoyait entre autres une hausse de la TVA sur des produits de première nécessité, sur les services publics et une hausse des impôts devant toucher une grande partie de la classe moyenne inférieure. Cette réforme avait pour but d’augmenter les recettes fiscales de l’Etat, qui aujourd’hui ne dépasse pas les 20% du PIB, soit le deuxième taux le plus bas des 37 pays membres de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique) que la Colombie a rejoint en 2020, et de supprimer de nombreuses exonérations dont bénéficiaient les ménages et les entreprises.

Pour Latindadd Latindadd  [1], cette réforme a été imposée dans le cadre des mesures d’austérité promues par le Fonds monétaire international (FMI) : « Après avoir déboursé 5,4 milliards de dollars sous forme d’une ligne de crédit flexible, en février une mission du FMI a exigé l’élargissement de l’assiette de l’impôt sur le revenu pour les particuliers et la réduction des exonérations de TVA avec des mécanismes de compensation pour protéger les ménages les plus pauvres » [2].

Cette réforme est apparue injuste pour une grande partie de la population, alors que certaines entreprises continuaient à générer des profits. Le gouvernement colombien prévoyait également une réforme dans le secteur de la santé, qui devait restreindre l’accès universel aux soins. Au milieu d’une crise sanitaire [3] et économique qui affecte fortement la Colombie, en particulier les populations pauvres et fragilisées, cela a amplifié le mécontentement social qui gronde depuis de nombreuses années. Depuis, le Président Duque a retiré la proposition de réforme fiscale, mais le mal est fait.

Si la proposition de réforme fiscale a mis le feu aux poudres, le ras-le-bol d’une grande partie de la population est bien plus profond. Et il touche différentes dimensions, renforçant la convergence des mécontentements, frustrations et revendications.

Un accord de paix inachevé

En 2016, l’accord de paix signé entre le gouvernement de l’époque de Juan Manuel Santos et la guérilla des FARC devait ouvrir la voie vers une période de paix et de réconciliation, après des décennies de conflit interne [4]. Mais le Président Duque, ultra-libéral et porté au pouvoir avec l’appui de l’ancien président Alvaro Uribe, s’est opposé à l’application et la mise en place de cet accord de paix. Cette politique a eu pour conséquence la poursuite des agressions envers les leaders syndicaux et les défenseurs et défenseuses des droits humains, découlant sur au moins 1091 assassinats depuis la signature de l’accord (novembre 2016) jusqu’à fin 2020 [5], principalement dans les départements de Cauca, Nariño et Antioquia. Ces violations des droits humains touchent principalement les organisations indigènes, paysannes, environnementales ou afro-descendantes. C’est en effet dans les campagnes que se maintient cette violence, près de 80% des homicides étant liés aux conflits agraires ou à l’accès à la terre et aux ressources naturelles ; suite – entre autre – à l’abandon des zones occupées par les FARC.

De fait, le conflit interne colombien de ces dernières décennies est un conflit qui s’inscrit au cœur de la mondialisation et dans la recherche de l’accaparement des ressources naturelles. Comme le soulignent les professeurs De Nanteuil et Moro, « en Colombie, la perspective d’une société sans paix est le contraire d’une malédiction : elle provient de choix effectués au plus haut niveau de l’appareil d’Etat, qui font de la stratégie économique nationale un facteur de reproduction des violences plus qu’un levier de construction de la paix » [6]. C’est donc aussi la fin des assassinats, des violations des droits humains et de la répression des mouvements sociaux que réclament les manifestations de ces dernières semaines, en insistant sur la réelle mise en application de l’accord de paix, et notamment de la réforme agraire prévue par l’accord.

Des populations indigènes particulièrement vulnérables

Les organisations indigènes participent fortement aux manifestations à travers l’organisation de la « Minga nationale » dans différentes parties du pays. L’organisation nationale indigène de Colombie, l’ONIC [7], rappelle que les raisons du mécontentement des populations autochtones sont nombreuses : présence permanente d’acteurs externes dans les territoires indigènes, accroissement des déplacements de populations, enfermement territorial, assassinats de dirigeants et dirigeantes indigènes, menaces croissantes à l’encontre de leurs droits, en particulier ceux liés à leur autonomie et qui visent à limiter et restreindre leur droit fondamental à la consultation préalable libre et informée, ou encore la non-application du chapitre ethnique de l’accord de paix. A cela il faut ajouter les impacts sanitaires liés à la pandémie de Covid-19 Covid-19
Coronavirus
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, qui pour une partie de la population indigène est véritablement critique, habitant souvent loin des villes, et n’ayant pas accès aux postes de santé ni à un matériel médical adéquat.

Des secteurs fragilisés par la pandémie

Les travailleurs et travailleuses du secteur informel sont également particulièrement vulnérables. La proportion de personnes occupées dans ce secteur est en augmentation, tout comme le taux de chômage [8]. De nombreux petits commerces ont dû fermer boutique et aucune protection sociale ne leur est promise.

On peut multiplier les exemples de secteurs dont les revendications n’ont pas été entendues depuis de nombreuses années et que la crise sanitaire aura exacerbées. C’est le cas des jeunes dont, pour beaucoup, les coûts des études deviennent inabordables et dont les perspectives d’emplois se réduisent chaque jour.

Le monde paysan, éternel oublié des politiques gouvernementales depuis des décennies, est dans l’attente d’une réforme agraire qui ne vient pas. Rappelons qu’une étude d’Oxfam de 2017 mentionnait que la Colombie est le pays le plus inégalitaire d’Amérique latine en termes de répartition des terres, et que 1% des grandes exploitations contrôlent 80% des terres. Aujourd’hui, le Président Iván Duque propose de reprendre la pulvérisation aérienne de glyphosate pour éradiquer les cultures de coca. Cependant, les campagnes d’éradications de la coca par pulvérisation s’avèrent inefficaces et dangereuses pour la santé et l’environnement des populations rurales. Sept rapporteurs spéciaux des Nations Unies ont interpellé le Président Duque afin de ne pas reprendre ces pulvérisations aériennes pour ces différents motifs [9].

La communauté afro-colombienne est une autre population fragile et victime « d’invisibilisation ». Alors qu’elle se trouve aux premières loges : entre la non reconnaissance de ses titres de propriétés collectives, l’impact de mégaprojets sur ses territoires, la présence de trafics illicites et les pratiques racistes, les populations afro-colombiennes cherchent la reconnaissance et l’application de leurs droits.

Les villes ne sont pas épargnées ; la part de la population la plus pauvre y a fortement augmenté, et la sous-alimentation y augmente en parallèle. En juillet 2020, par rapport au même mois en 2019, sur 7,8 millions de ménages résidant dans les 23 grandes villes du pays, seuls 71,2% d’entre eux ont consommé trois repas par jour, alors que l’année précédente ils étaient encore 87,7% [10].

Polarisation

On le voit, les motifs d’exaspération de la population colombienne sont multisectoriels, multifactoriels et ne datent pas d’aujourd’hui, même si plus récemment, en novembre 2019, de nombreuses mobilisations contre des réformes antipopulaires (notamment du système des retraites) avaient déjà traversé le pays. La crise sanitaire les aura provisoirement mises entre parenthèses, à l’exception des manifestations de septembre 2020, déjà contre les violences policières. Le gouvernement du Président Duque, aidé par son mentor, l’ex-président Uribe, tente de délégitimer et criminaliser ces manifestations, les qualifiant de « terrorisme urbain » ou de « vandalisme extrême ». Ils y voient également la mainmise des dissidents des guérillas des FARC et de l’ELN [11] ou encore du gouvernement vénézuélien. Les vieilles recettes ont toujours cours pour légitimer l’usage de la force. Mais l’utilisation de la polarisation de la population pourrait avoir des conséquences désastreuses dans un pays qui a connu plus de quatre décennies de guerre interne.

Un mois après leur démarrage, les mobilisations sont toujours en cours dans les principales villes du pays. La sortie de crise sera compliquée. Les personnes qui manifestent exigent un dialogue politique préalable avec le Président pour débloquer le processus, mais le Président exige l’inverse. Les demandes à court terme des organisations sociales concernent la garantie du droit à la protestation sociale, mais également une enquête sur les actes violents commis par les forces publiques ainsi qu’une réforme de la police. La confiance de la population dans ses institutions est au plus bas et elle réaffirme que le dialogue ne se construit pas sur l’impunité.

L’Union européennes a le devoir d’agir

Rappelons que l’Accord de commerce signé et mis en œuvre de manière provisoire depuis 2012 prévoit des clauses permettant sa suspension en cas de violations graves des droits humains. A l’époque du débat sur la signature du traité, le commissaire au Commerce Karel De Gucht avait insisté sur la possibilité d’activer les mécanismes de suspension dans un tel cas de figure. Or, les institutions européennes n’ont de cesse de présenter le chapitre « développement durable » de l’accord de libre-échange avec la Colombie, le Pérou et l’Equateur comme un modèle en la matière. L’heure est venue pour elles d’en faire la démonstration.

[1LATINDADD – Le Réseau Latino-américain pour la justice économique et sociale, partenaire du CNCD-11.11.11, regroupe 23 organisations dans 13 pays d’Amérique latine travaillant sur les thématiques de la justice fiscale, la dette, l’économie alternative et le partenariat public privé. www.latindadd.org/

[3La Colombie est le troisième pays d’Amérique latine le plus atteint par la pandémie de Covid-19 (après le Brésil et le Mexique), avec plus de 2,8 millions de cas et près de 74.000 décès.

[4En savoir plus, voir : https://www.cncd.be/Que-p...

[6Matthieu de Nanteuil, Andres-Felipe Mora : La Colombie dans la Globalisation. P.40. Les Cahier de la Chaire n°3. CriDIS, ColPaz – UCLouvain.

[7ONIC : Organización nacional indígena de Colombia https://www.onic.org.co/

[10Fundepaz. Ibid.

[11ELN : L’Armée de libération nationale