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Climat

Rapport du GIEC ou comment rendre la politique du « business as usual » inaudible

Rebecca Thissen Rebecca Thissen 10 août 2021

Ce lundi 9 août sonne une fois de plus le glas de l’urgence climatique. Le GIEC a révélé le premier chapitre de son 6e rapport d’évaluation et pose un diagnostic cinglant : le dérèglement climatique est en train de s’aggraver partout et à des niveaux sans précédent. Après un été dévastateur suite aux événements climatiques extrêmes et à trois mois de l’importante COP26, la fenêtre d’opportunité se referme progressivement, mais tout n’est pas perdu pour autant. Analyse.

Alors que les catastrophes naturelles ravagent les quatre coins de la planète et que le compte à rebours est lancé pour la COP26, la publication de ce nouveau document scientifique tombe à point nommé. Ce premier volet du 6e rapport d’évaluation du GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat) porte sur les bases physiques de la science du climat. Ce rapport a été rédigé par le Groupe I et sera suivi par deux autres chapitres, coordonnés par les Groupes II et III. L’un des chapitres portera sur les risques et les conséquences liés aux changements climatiques ainsi que les questions d’adaptation, alors que l’autre se focalisera sur les solutions en matière d’atténuation. Un rapport de synthèse est prévu pour septembre 2022 [1].

Ces nouvelles données constituent la science la plus précise et la plus actuelle en matière climatique

Huit ans après le cinquième rapport d’évaluation (appelé « AR5 » dans le jargon), les données et les estimations se sont affinées et précisées. Ce nouveau rapport propose cinq scénarios, qui vont du plus optimiste (réduction drastique et rapide des émissions qui permettrait d’atteindre la neutralité climatique autour de 2050 et des émissions négatives par la suite) au plus dramatique (multiplication par deux des émissions par rapport au niveau actuel). Ces nouvelles données constituent la science la plus précise et la plus actuelle en matière climatique et sont donc un levier incontournable pour les négociations climatiques qui auront lieu du 1er au 11 novembre à Glasgow (Ecosse).

La limite des 1,5°C se rapproche dangereusement

Selon les scénarios, la hausse moyenne des températures variera entre 1,4°C et 4,4°C pour la période 2081-2100. De plus, nous pourrions atteindre le seuil crucial des 1,5°C de réchauffement plus tôt que ce qui était annoncé dans le rapport spécial de 2018 [2]. En effet, les scientifiques parlent désormais d’un dépassement moyen de ce seuil au plus tard en 2040.

Ces différences de projection sont cruciales car chaque fraction de réchauffement entraîne des effets plus intenses, plus fréquents et touchant plus d’endroits du monde. Ainsi, avec chaque dixième de degré supplémentaire on peut notamment s’attendre à un accroissement des canicules et des saisons chaudes, qui auront immanquablement des conséquences sur l’agriculture et la santé des populations touchées. Le document évoque également la question des seuils de basculement (tipping points, en anglais), c’est-à-dire les seuils à partir desquels se produiraient des effets irréversibles qui s’amplifieraient et ce sans limitation possible. Ils donnent l’exemple de la déstabilisation de la calotte glacière en Antarctique, ainsi que celui du dépérissement des forêts. Quant à l’augmentation des événements de fortes précipitations comme celui que nous avons vécu en Belgique il y a quelques semaines, si leur augmentation est considérée comme « probablement causée par l’être humain » au niveau mondial, c’est en Europe du Nord, à la lisière de laquelle se trouve la Belgique, que le lien est considéré comme le plus avéré.

Plus de doute sur l’influence humaine

Alors que le rapport d’évaluation précédent de 2013 concluait que l’influence humaine sur le système climatique était « claire », le nouveau rapport est maintenant « sans équivoque » sur le fait que les activités humaines sont les causes principales des vagues de chaleur, de la fonte des glaciers ou encore de l’acidification et du réchauffement des océans. Le rapport est également limpide sur les liens entre l’activité humaine et les événements climatiques extrêmes. Grâce au développement des modèles scientifiques, certains événements extrêmes, tels que des canicules ou de de fortes précipitations, peuvent désormais être attribués à l’influence humaine.

Tous les scénarios proposés ont pour point commun de projeter une continuation de l’augmentation des températures globales au cours des 20 prochaines années. Toute la différence se situe dans les actions qui seront prises à court terme

En parallèle, les scientifiques insistent sur tout le potentiel de l’action humaine. Ainsi, tous les scénarios proposés ont pour point commun de projeter une continuation de l’augmentation des températures globales au cours des 20 prochaines années. Toute la différence se situe dans les actions qui seront prises à court terme. Ainsi, le scénario le plus ambitieux (SSP1-1.9) se base une réduction immédiate des émissions globales, ce qui permettrait de rester en moyenne autour de la limite de réchauffement global de 1,5°C d’ici à la fin du siècle. Les experts et les expertes rappellent donc avec force la fermeture imminente de la fenêtre d’opportunité et la nécessité d’une « action immédiate, durable et à grande échelle » pour réduire les émissions globales de gaz à effet de serre. Sans cela, les engagements de l’Accord de Paris Accord de Paris deviendront définitivement hors de portée.

Un focus plus affiné sur les régions

Une autre nouveauté du rapport est l’affinement des données au niveau régional. Via un « atlas interactif », le site du rapport nous permet d’obtenir un cadre plus clair sur les changements physiques du climat (au niveau de la chaleur, du froid, des précipitations ou des sécheresses, etc.) dans une région donnée. Il met l’accent sur des informations plus précises et détaillées qui peuvent éclairer l’évaluation et l’anticipation des risques, l’adaptation à ces derniers ou encore la prise de décision face à tous ces nouveaux éléments. Par exemple, les modèles montrent que l’Arctique se réchauffe plus vite que les autres régions du monde ou que, à cause de l’affaiblissement du Gulf Stream, les sécheresses s’aggraveront en Europe.

L’heure du réveil politique a-t-elle (enfin) sonné ?

La publication de ce rapport arrive quelques mois seulement avant le début de la COP26 de Glasgow. S’il ne nous apprend rien dans les faits que nous ne savions pas déjà, il a le mérite de mettre les points sur les i et de mettre les responsables politiques face au mur de leur inertie climatique. La science est claire et les faits sont implacables : le dérèglement climatique a des conséquences d’ores et déjà dramatiques sur l’ensemble de la planète, les pays les pauvres étant les plus impactés, et la situation n’ira qu’en s’aggravant si nous n’agissons pas avec plus d’ambition.

Les attentes sont hautes pour la grand-messe climatique de novembre. Tout d’abord, il faut une réduction rapide et drastique des émissions, les plus gros pollueurs devant montrer la voie. Attention à ne pas passer par des fausses solutions ou des artifices. Comme le rappelait Oxfam dans un récent rapport, la « neutralité carbone » ne peut reposer aveuglément sur des mécanismes de compensation carbone, qui comportent entre autres des risques énormes en matière de sécurité alimentaire pour les populations des pays du Sud [3]. Ensuite, honorer les engagements en matière de solidarité internationale est une condition sine qua non pour rétablir la confiance dans les négociations. Les pays développés doivent s’engager à des contributions suffisantes et justes pour atteindre le montant plancher de 100 milliards de dollars annuels et entamer les discussions pour un nouvel objectif à l’horizon 2025. Enfin, et cela sonne comme une évidence au vu des événements climatiques extrêmes de l’année 2021, il faut concrétiser le mécanisme d’assistance aux victimes des changements climatiques (également appelé « pertes et préjudices ») et lui allouer un financement additionnel. Certaines conséquences du réchauffement ne pourront être évitées et il est essentiel d’accompagner les populations qui devront y faire, les plus vulnérables en premier lieu.

Mobilisons-nous

Après ces nouveaux éléments de preuves, qui ne font que confirmer les constats antérieurs, et les catastrophes vécues aux quatre coins du globe cet été, la pression monte et le besoin d’action concrètes aussi. Ainsi, le CNCD-11.11.11 propose trois grands événements pour réfléchir, construire et agir ensemble pour plus de justice climatique Justice climatique . Le premier est un « camp climat », destiné aux jeunes de 15 à 20 ans pour se former, découvrir, débattre et agir ensemble autour de la lutte contre le réchauffement. Ensuite, le 2 octobre s’organise une journée entière dédiée à la COP26 et aux questions de justice climatique. Au menu : une conférence de haut niveau, des ateliers participatifs et une session d’interpellation politique. Enfin, la date du 10 octobre s’impose à l’agenda comme une mobilisation importante en amont de la COP26. Moment opportun pour exiger que l’urgence climatique soit traitée comme telle, via l’adoption de mesures ambitieuses, solidaires et cohérentes.

[1Toute les informations peuvent se retrouver sur le site officiel du GIEC (en anglais) : https://www.ipcc.ch/asses...

[2Voir notre analyse à ce sujet : R. Thissen (2018), « Rapport spécial du GIEC : le rapport de la dernière chance ». Disponible sur : www.cncd.be/climat-rappor...

[3Oxfam (2021), « Neutralité carbone : planter des arbres ne suffira pas ». Disponible sur : www.oxfamsol.be/fr/neutra...