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Un nouvel Agenda européen pour la Méditerranée trop eurocentré

Le 9 février dernier, la Commission a présenté son nouvel Agenda pour la Méditerranée, une communication de 24 pages détaillant la politique de l’Union européenne vis-à-vis de son voisinage sud. Nous passons ici en revue les éléments de la nouvelle communication européenne à l’aune des conclusions et recommandations d’une étude que nous avons publié à l’occasion des 25 ans du partenariat euro-méditerranéen.

Avancées

Annoncée début décembre 2020, à la suite de la célébration du 25e anniversaire de la Déclaration de Barcelone, le nouvel Agenda pour la Méditerranée n’a pas tardé à paraître. La communication se présente comme un éventail large d’actions pouvant être entreprises par l’UE dans son voisinage sud. Il est d’ailleurs à saluer que l’UE consacre une attention distincte à son voisinage sud, à l’heure où le commissaire européen en charge du voisinage, le Hongrois Oliver Varhelyi, tend davantage à privilégier le partenariat oriental.

De manière générale, le nouvel agenda ne contient aucune innovation notoire, mais bien quelques avancées positives. Premièrement, l’UE souligne l’importance de la région méditerranéenne pour relever les opportunités de la transition verte et de la transformation digitale. La dimension externe du Pacte vert européen Green Deal
Pacte vert européen
y prend ainsi corps à travers le partenariat sud. Deuxièmement, l’UE affiche une volonté claire de diriger ses politiques vers les jeunes et les femmes, des groupes cibles qu’elle identifie par ailleurs comme de réelles opportunités pour la région. On peut aussi se féliciter de la volonté européenne de promouvoir les coopérations subrégionales et inter-régionales, en particulier entre l’UE, l’Afrique sub-saharienne et l’Afrique du Nord. Le rôle de l’Union pour la Méditerranée, créée en 2008 pour relancer la coopération multilatérale euro-méditerranéenne, est également clairement intégré dans le partenariat sud, que ce soit sur les questions d’économie « bleue » (liée à la mer Méditerranée elle-même), d’économie sociale ou encore d’emploi et d’énergies renouvelables. Enfin, la mention du rôle des diasporas dans les relations d’affaires entre les deux régions est intéressante, mais insuffisante et peu définie. Le potentiel des diasporas pour le partenariat euro-méditerranéen reste en effet encore sous-exploité.

Manques

Si on peut se féliciter de ces quelques avancées, on peut également distinguer dès son lancement les manques de cette nouvelle initiative européenne.

Européocentrisme et manque d’implication de la société civile

Le nouvel Agenda pour la Méditerranée est une initiative de la seule Union européenne. Malgré l’intégration de l’Union pour la Méditerranée, on est loin du partenariat euro-méditerranéen, multilatéral, visé en 1995. Et, outre le manque de multilatéralisme, la nouvelle stratégie ne semble pas prendre la mesure des changements à l’œuvre dans la région.

En effet, dix ans après les révolutions arabes, les revendications sociales se réveillent dans le voisinage sud. Que ce soit au Liban, en Algérie, au Maroc ou en Tunisie, les mouvements se multiplient pour revendiquer plus de justice sociale. Ainsi, si en Tunisie la révolution de 2011 a mené à une amélioration nette des droits civils et politiques, les droits économiques et sociaux restent encore largement négligés [1]. Ces mouvements sociaux sont d’ailleurs en grande partie portés par des jeunes et des femmes.

Aucune mention de ces mouvements sociaux n’est faite dans la nouvelle communication européenne. Sans tirer les leçons de 2011, l’UE peine à nouveau à prendre la mesure de l’actualité régionale. Elle annonce vouloir accentuer le dialogue politique avec les gouvernements de la région, mais peine à prendre en compte les revendications des mouvements sociaux.

Une meilleure intégration de la société civile dans le partenariat sud projets 11.11.11
projets Sud
projets de développement
partenariat sud
permettrait à l’UE de pallier ce manque de prise en compte des réalités du voisinage sud, d’intégration des jeunes et des femmes. Comme le souligne le réseau Euromed Droits dans son analyse de l’Agenda pour la Méditerranée, « l’implication de la société civile dans l’élaboration et l’évaluation des politiques, et en tant que bénéficiaire d’actions de renforcement des capacités, est soulignée sans toutefois faire de la société civile un partenaire clé pour la mise en œuvre [2] ».

Cohérence des politiques pour le développement durable

En termes de cohérence, il est intéressant de constater que le nouvel agenda mentionne plusieurs documents stratégiques avec lesquels il entend s’aligner comme l’Agenda 2030 Agenda 2030 pour le développement durable, l’Accord de Paris Accord de Paris sur le climat ou encore les objectifs internationaux en termes de biodiversité. Il entend également s’inscrire dans la lignée du Pacte vert européen en matière d’ambition climatique. De même, le renouvellement des engagements en matière de droits humains et de démocratie avec les partenaires sud-méditerranéens s’alignera sur les objectifs du Plan d’action de l’UE sur les droits humains et la démocratie (2020-24). Par ailleurs, l’Agenda pour la Méditerranée annonce vouloir approfondir le nexus humanitaire-développement-paix, ainsi que le nexus climat-défense-sécurité, une manière d’améliorer la cohérence entre ces différents axes de la politique européenne.

Si tous ces aspects semblent a priori annoncer une certaine cohérence, on ne peut malheureusement pas encore parler de cohérence des politiques pour le développement (CPD), en vertu de laquelle l’UE devrait garantir que ses politiques migratoires, commerciales ou financières ne viennent pas contrecarrer la réalisation des objectifs de développement durable dans les pays partenaires. L’incohérence de certaines des politiques annoncées peut d’ailleurs d’ores et déjà être relevée.

Premièrement, l’Agenda pour la Méditerranée confirme l’approche européenne contenue dans le nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile Pacte européen sur la migration et l’asile , une approche dominée par les leitmotivs habituels : « Freiner les arrivées, limiter l’accueil par le ‘tri’ des personnes et augmenter les retours [3] ». Alors qu’ils peinent à trouver des recettes économiques qui répondent aux besoins de leur population, les partenaires méditerranéens de l’UE continueront donc à subir les pressions économiques d’une Union européenne qui cherche à y externaliser la gestion des migrations.

Deuxièmement, l’agenda commercial européen ne change pas. L’UE continue de promouvoir le modèle d’Accord de libre-échange complet et approfondi qu’elle négocie déjà avec la Tunisie et le Maroc. Or il s’agit d’un modèle maintes fois critiqué, car il réduit les marges de manœuvre des pays partenaires du sud méditerranéen pour répondre aux défis sociaux et économiques auxquels ils font face [4].

Troisièmement, l’UE mise en grande partie sur les Institutions financières internationales (IFI) pour financer les projets qu’elle veut développer dans la région. Son Plan économique et d’investissement pour le voisinage sud entend ainsi injecter 7 milliards d’euros provenant du Nouvel instrument européen de voisinage, de coopération au développement coopération au développement
aide publique au développement
aide au développement
et de coopération internationale
(IVDCI, ou NDICI en anglais) dans le voisinage sud. L’ambition de l’UE est d’utiliser ce montant pour lever 30 milliards d’euros d’investissements publics et privés via le cadre d’investissement du Fonds européen pour le développement durable (FEDD+). Et l’UE semble compter dans une large mesure sur les IFI pour répondre à cet appel à investissements. Or les conditionnalités imposées par les IFI sont souvent à la base de politiques d’austérité qui mettent à mal les droits économiques et sociaux dans les pays du sud.

Enfin, le nouvel Agenda entend tirer parti des accords de normalisation entre Israël et les Etats arabes pour promouvoir des coopérations triangulaires avec l’UE, alors que ces accords se sont développés au détriment des droits des Palestiniens et des Sahraouis [5]. L’UE ferait donc bien ici de veiller à ce que sa politique de voisinage ne déforce pas le droit international, sur lequel elle base par ailleurs sa politique étrangère.

Rectifier le tir

Dans une étude publiée en novembre 2020, nous soulignions la nécessité de repenser le partenariat euro-méditerranéen pour le rendre plus cohérent avec les objectifs d’un développement durable sur les deux rives de la Méditerranée. Pour ce faire, l’Union européenne devrait activer l’ensemble des leviers dont elle dispose en suivant plusieurs lignes directrices : la cohérence des politiques pour le développement, la consultation et l’implication des sociétés civiles et la priorité des jeunes et des femmes comme public cible mais aussi comme acteurs du partenariat euro-méditerranéen. Les politiques européennes devraient également se départir d’une approche européo-centrée, pour mieux adapter leur politique à la réalité des pays du sud méditerranéen et en tenant compte des autres acteurs qui y agissent.

Force est de constater que le nouvel Agenda pour la Méditerranée peine encore à suivre ces directions, avec le risque de voir se répéter les erreurs du passé. Mais rien n’est encore fait, et l’Union européenne a encore l’occasion d’en rectifier le tir lors de la mise en œuvre du nouvel instrument européen de voisinage, de coopération au développement et de coopération internationale (NDICI) ainsi que dans les futures priorités de partenariats déterminées par l’UE et ses partenaires méditerranéens.

[1« Soulèvements arabes  : pas de succès sans progrès social », Euromed Droits, 25 janvier 2021. https://euromedrights.org...

[2« Agenda européen pour la Méditerranée  : plus que du speed dating  ? », Euromed Droits, 22 février 2021. https://euromedrights.org...

[3Le pacte européen sur l’asile et les migrations ne tire aucune leçon de la « crise migratoire », CNCD-11.11.11, Ciré, LDH, SB Overseas & alii, 24 septembre 2020. https://www.cncd.be/Le-pa...

[4« Position commune ALECA UE-Tunisie », FTDES, CNCD-11.11.11, ITPC MENA, Euromed Droits, TNI, 25 mai 2018 https://www.cncd.be/Posit...

[5Avi Shlaim, « L’« accord Abraham » contre la Palestine », Orient XXI, 29 août 2020 https://orientxxi.info/ma...,4093 ; Khadija Mohsen-Finan, « Maroc. Le Sahara occidental contre la Palestine », Orient XXI, 11 décembre 2020 https://orientxxi.info/ma...,4366