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Covid-19 et sécurité alimentaire : un an après, quels impacts et quelles réponses politiques ?

Amaury Ghijselings Amaury Ghijselings 20 avril 2021

En juillet 2020, l’Organisation des Nations Unies alertait que la pandémie de Covid-19 pourrait ajouter 132 millions de personnes supplémentaires à celles qui souffrent déjà de la faim. Si la crise du coronavirus impacte fortement la sécurité alimentaire dans les différentes régions du monde, c’est davantage une question d’accessibilité. La sonnette d’alarme a été activée à temps, les analyses ont été faites, mais une véritable réponse multilatérale à cette crise alimentaire tarde à se mettre en place malgré les appels des régions les plus touchées.

La pandémie est déclarée par l’OMS à la mi-mars 2020. Un mois plus tard, un premier rapport avertit que l’impact de cette dernière sur la sécurité alimentaire sera considérable [1]. Les chiffres arrivant aux compte-gouttes sont sans équivoque. Le PAM (Programme alimentaire mondial) projette que le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë pourrait atteindre 265 millions de personnes à la fin de l’année, autrement dit 130 millions de plus que les 135 millions de 2019 [2]. En juillet, c’est le rapport annuel de la FAO, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, qui rend largement publiques les projections par rapport à toutes les formes de malnutrition : de 83 à 132 millions de personnes supplémentaires pourraient venir s’additionner aux 690 millions de malnutris déjà répertoriés [3].

Obtenir des chiffres actualisés sur l’ensemble des personnes souffrant de la faim n’est pas aisé car la pandémie complique la collecte d’information

A l’heure d’écrire ces lignes, obtenir des chiffres actualisés sur l’ensemble des personnes souffrant de la faim n’est pas aisé car la pandémie complique la collecte d’information, soit parce que les régions sont inaccessibles, soit parce que les informations sont incomplètes, soit parce que la collecte d’information en personne est suspendue et doit être remplacée par de la collecte en ligne ou la formation de personnes sur place [4]. Malgré ces défis, en fin d’année 2020, le PAM a publié des chiffres qui confirment les projections susmentionnées : 272 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire aiguë ou à risque et la crise de Covid-19 Covid-19
Coronavirus
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est pointée comme principale responsable de l’augmentation des chiffres [5].

Des famines qui s’aggravent

L’été 2020, Oxfam épinglait dix foyers de famines extrêmes où le Covid-19 jouait un rôle comme facteur aggravant : Yémen, République démocratique du Congo, Afghanistan, Venezuela, Sahel et Afrique de l’Ouest, Éthiopie, Soudan, Soudan du Sud, Syrie et Haïti. 65 % des personnes souffrant de la faim à un niveau critique dans le monde vivent dans ces régions. L’ONG ajoute par ailleurs que des pays à revenu intermédiaire comme l’Inde, l’Afrique du Sud et le Brésil voient également des millions de personnes basculer dans la famine [6].

Les projections du PAM d’avril 2020 étaient effrayantes, mais elles étaient accompagnées d’un espoir de retour à la normale pour le début de l’année 2021. Au lieu de cela, il y a eu de nouvelles vagues et des nouveaux variants conduisant David Beasley, directeur exécutif du PAM, à rejouer les Cassandre lors d’une récente session du Conseil de sécurité consacrée à la sécurité alimentaire, en déclarant qu’« une fois de plus, je dois vous avertir que nous glissons vers le bord de l’abîme » [7].

La pauvreté comme porte d’entrée principale

Le Global Report on Food Crisis explique que la perte des revenus des ménages due au Covid-19 aggrave les facteurs importants qui expliquent habituellement l’insécurité alimentaire : conflits, déplacements, hausses de prix [8]. Or l’impact du Covid-19 sur la pauvreté est majeur. Selon la Banque mondiale, le virus est responsable de l’augmentation du nombre de pauvres à hauteur de 119 à 124 millions de personnes en 2020. Une augmentation des chiffres sans précédent selon la Banque, qui prévoit une aggravation en 2021 de 143 à 163 millions de nouveaux pauvres du fait des conséquences du virus [9].

Les magasins de vêtements et de produits manufacturés qui ferment en Europe et en Amérique du Nord laissent des milliers de travailleuses et de travailleurs sans aucun revenu en Asie. Les restrictions de voyage entraînent des pertes économiques considérables sur les trois continents du Sud pour celles et ceux qui vivent du tourisme via des emplois informels [10]. Dans les grandes villes, c’est tout simplement le confinement qui provoque la faim, car les habitants des métropoles sont contraints de sortir pour travailler et trouver à manger [11]. Ils doivent choisir entre la faim et les amendes qui accompagnent le non-respect du confinement, entre la faim et les risque de contracter le virus[Les Echos, février 2021 ]]. En milieu rural, les petits agriculteurs basculent aussi dans la pauvreté, car ils n’ont plus les moyens de cultiver, que ce soit parce qu’ils ne peuvent plus accéder à leurs terres, que les marchés locaux sont fermés ou encore qu’ils ne parviennent pas à se procurer des semences [12].

Pour de nombreuses personnes ayant perdu leurs revenus, la faim aurait pu être évitée moyennant des politiques publiques.

Pour de nombreuses personnes ayant perdu leurs revenus, la faim aurait pu être évitée moyennant des politiques publiques. Or Oxfam a mis en évidence que 2,7 milliards de personnes ont été dépourvues de toute protection sociale pour faire face à l’onde de choc provoquée par la crise de Covid-19. Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, déjà marqués par l’absence de système de sécurité sociale, il n’y a eu que très peu de mesures exceptionnelles de soutien. En 2020, les dépenses cumulées de 59 pays à faible revenu ne constituaient que 0,4 % des 11 700 milliards de dollars dépensés dans le monde pour répondre aux impacts de la pandémie [13].

Une crise d’accessibilité, pas de production

La crise actuelle diffère fortement de celle de 2008 ou d’autres crises précédentes. C’est avant tout une crise d’accessibilité, car les chiffres publiés par la FAO sur la production, les stocks et même le commerce de céréales ont été à la hausse en 2020 [14].

Le Covid-19 et les politiques sanitaires ont donc causé la baisse, voire la perte des revenus d’un côté et la hausse des prix alimentaires de l’autre

A l’intérieur des frontières, ce sont les mesures de sécurité sanitaire qui perturbent les marchés locaux et poussent les prix à la hausse [15]. Le Covid-19 et les politiques sanitaires ont donc causé la baisse, voire la perte des revenus d’un côté et la hausse des prix alimentaires de l’autre. Rappelons que si en Europe, la part des revenus dédiée à l’alimentation tourne autour de 10%, dans les pays à faible revenu, c’est la moitié des revenus qui est consacrée à se nourrir [16]. Bref, même lorsque la nourriture est disponible en quantité suffisante, elle est économiquement inaccessible pour les populations les plus pauvres.

Les défis du financement de l’aide et du multilatéralisme

Pour répondre à la pandémie de la faim, des mesures ont été prises par diverses agences. Dès le mois de mars, le PAM activait son « niveau 3 » des interventions d’urgence [17]. Mais le financement de cette agence est en danger, vu la croissance du nombre de personnes à secourir, alors qu’en parallèle, les donations risquent de baisser en 2021, comme c’est le cas à chaque fois que les pays industrialisés traversent une crise économique. Un déficit majeur de ressources frappe donc actuellement les agences en charge de la sécurité alimentaire. Le PAM, qui est en charge des urgences humanitaires, et la FAO, qui œuvrent sur les causes structurelles de la faim, viennent tous deux de réitérer un appel à contributions avec l’objectif de collecter les 5,5 milliards de dollars nécessaires pour les opérations à venir et éviter plusieurs famines [18].

Au mois de février 2021 se tenait la 47e session du Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) au cours de laquelle ont été adoptées des directives volontaires sur les systèmes alimentaires et la nutrition [19]. Parallèlement à ces directives, le Covid-19 était l’autre sujet de discussion, mais uniquement dans les couloirs. C’est en effet davantage dans les événements parallèles (side events) que la société civile et les pays du Sud ont mis le sujet sur la table, alors que la question d’une réponse multilatérale à cette crise n’est pas à l’ordre du jour officiel [20].

Les pays africains, rejoints par les membres du Mécanisme de la société civile (le MSC qui est l’espace international regroupant les organisations de la société civile au sein du CSA), ont bien tenté de proposer le lancement d’un axe de travail spécifique sur le Covid-19, mais c’était sans compter sur la réticence de pays industrialisés comme les Etats-Unis, le Canada ou la Russie [21]. Tout ce qui a été obtenu, c’est une mention dans les conclusions stipulant que le comité s’engageait à poursuivre « les débats sur les effets de la covid-19 sur les systèmes alimentaires, l’agriculture et la nutrition, et que l’on prête toute l’attention voulue à ces effets, à toutes les étapes de la mise en œuvre des axes de travail approuvés du Programme de travail pluriannuel » [22].

Transformer la gouvernance et les systèmes alimentaires

Les limites du CSA dans sa capacité à faire naître un véritable multilatéralisme dans le domaine de la sécurité alimentaire ne sont pas nouvelles et sont une fois de plus à regretter. Des progrès ont été faits depuis les réformes qui ont suivi la crise alimentaire de 2008, comme la création du MSC et la mise en place d’un Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition (HLPE), en vue de prodiguer des conseils sur des bases scientifiques. Cependant, le MSC ne réussit pas à se faire entendre et le HLPE ne prend aucun détour lorsqu’il déclare que « le processus de réforme a vacillé au cours des dernières années, car quelques gouvernements, acteurs du secteur privé et fondations philanthropiques ayant des intérêts dans les systèmes alimentaires industriels ont cherché quant à eux à affaiblir le CSA et l’ont empêché de s’acquitter de son mandat » [23].

Les chiffres de la faim liés au Covid-19 et la faiblesse des réponses intergouvernementales démontrent que la coopération internationale dans le domaine de la sécurité alimentaire doit être renforcée

La réforme du CSA en 2009 visait à éviter que ne se reproduise l’absence de réponse coordonnée et cohérente à une crise alimentaire mondiale, comme ce fut le cas en 2008. Après un an de pandémie, les chiffres de la faim liés au Covid-19 et la faiblesse des réponses intergouvernementales démontrent que la coopération internationale dans le domaine de la sécurité alimentaire doit être renforcée. D’autant plus que, depuis 2014, les chiffres de la faim augmentent chaque année et l’objectif d’éradiquer la faim de manière durable d’ici à 2030 semble désormais inatteignable [24].

Enfin, la crise du Covid-19 a démontré que les systèmes alimentaires n’étaient pas à même de répondre aux types de chocs provoqués par la pandémie. Or les risques que ces chocs se reproduisent, voire que d’autres types de bouleversement se manifestent à cause des crises environnementales, est malheureusement probable. Transformer nos systèmes alimentaires hyper industrialisés et mondialisés vers des systèmes alimentaires durables, dont la résilience est le maître mot, est l’autre urgence mise en lumière par la pandémie de la faim [25].

[1FSIN and Global Network Against Food Crises.Global Report on Food Crises 2020 September update : in times of COVID‑19, 2020, Rome, p.7

[4FSIN, ibid, p.3

[8FSIN, ibid, p.16

[14FAO, 4 mars 2021 ]. Les prix ne se sont pas envolés comme en 2008, mais des distorsions de marchés tant internationales que locales ont suffi à rendre la nourriture hors de prix pour des millions de personnes. De fait, 21 pays ont adopté des restrictions à l’exportation de denrées alimentaires de base, notamment le riz et le blé, pour protéger les consommateurs nationaux au cours des premiers mois de la pandémie. Bien qu’au mois d’octobre 2020, plus aucun pays n’appliquait de restrictions, ces dernières ont impacté les prix assez durablement[[FSIN, Ibid, p.10

[18Nations-unies, Communiqué de presse, 11 mars 2021

[23HLPE, Communiqué avril 2020, p. 12