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Une reconstruction durable et juste passe par la solidarité internationale

Les plans de relance sont une opportunité à saisir pour accélérer la lutte contre la crise climatique et reconstruire l’économie mondiale sur base d’un Green New Deal planétaire

Ce 30 avril, la Belgique a remis son « Plan de reprise et résilience » à la Commission européenne. Celui-ci vise à financer le redéploiement de l’économie belge qui, comme l’ensemble des pays du monde, a été largement ébranlée par la crise de la Covid-19. Pour le CNCD-11.11.11, c’est l’occasion de rappeler que les plans de relance ne peuvent éluder la dimension internationale de la crise actuelle. Ils doivent s’inscrire dans une reconstruction de l’économie mondiale juste et durable, et donc opérer le virage tant attendu pour la transition vers un monde bas carbone.

La crise de Covid-19 Covid-19
Coronavirus
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n’a pas fait disparaître l’urgence climatique. Au contraire, cette dernière survivra malheureusement à la pandémie et risque d’être encore bien plus néfaste pour nos sociétés et les conditions de vie de millions de personnes. Si les mesures de confinement mondiales ont certes mené à une baisse de 7% des émissions mondiales au cours de l’année 2020 [1], cette réduction est conjoncturelle et il n’y a à ce stade aucun signe d’atteinte d’un pic, qui permettrait ensuite d’engendrer une diminution durable des émissions. Elles pourraient en effet retrouver, voire dépasser, leur niveau d’avant la pandémie : selon l’Agence internationale de l’énergie, la reprise des activités économiques pourrait mener à une augmentation de la consommation mondiale d’énergie de 4,6% en 2021 par rapport au niveau de 2020, et être supérieure de 0,5% au niveau de 2019 [2]. Selon ces mêmes prévisions, près de 70% de la hausse attendue de la demande mondiale en énergie en 2021 proviendront des pays émergents. On voit donc poindre le danger d’une relance très carbonée, comme celle qui a suivi la crise financière de 2008-2009 [3].

Il ne faut donc pas confondre récession avec transition

Il ne faut donc pas confondre récession avec transition : pour maintenir le réchauffement à maximum 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle, des mesures profondes et transformatrices doivent être adoptées à l’échelle internationale. Selon le PNUE, il faut atteindre un rythme de réduction des émissions mondiales de 7,6% (similaire donc à la réduction qui a découlé des mesures de confinement), maintenu annuellement d’ici à 2030 [4]. Ces mesures drastiques qui vont devoir être mises en place devront être démocratiques et tenir compte des plus vulnérables, sans quoi elles augmenteront les injustices au lieu d’y remédier.

Le double fardeau des pays en développement

Loin de s’être atténuée, la crise climatique continue de faire des ravages partout dans le monde, a fortiori dans les régions les plus pauvres. Les pays en développement, fragilisés par le dérèglement climatique, doivent par ailleurs faire face aux conséquences socio-économiques de la crise sanitaire. Ce double fardeau accroît considérablement leur vulnérabilité et remet parfois en cause des décennies de développement. D’une part, les conséquences des changements climatiques affaiblissent considérablement les systèmes économiques et sociaux des pays les plus vulnérables, alourdissent la dette et rendent les conditions de vie de millions de personnes plus précaires. Les coûts entraînés par les dommages causés par les événements climatiques extrêmes se comptabilisent entre 25% et 200% de leur PIB [5]. L’urgence climatique a continué de frapper de plein fouet les plus vulnérables : selon la Fédération internationale de la Croix-Rouge, 51,6 millions de personnes dans le monde avaient déjà été frappées par une inondation, sécheresse ou tempête au cours des neuf premiers mois de l’année 2020, et ce alors qu’elles devaient faire face en parallèle aux conséquences multiples de la crise sanitaire [6].

A cela s’ajoutent les conséquences économiques de la crise de la Covid-19, qui affectent gravement les pays en développement, en particulier les économies structurellement vulnérables d’Afrique et les pays les moins avancés de toutes régions. Selon Oxfam, entre 200 et 500 millions de personnes ont basculé dans la pauvreté en 2020 suite à la crise du coronavirus [7], et ce nombre pourrait augmenter de 143 à 163 millions de personnes en 2021 [8]. Le choc sera encore aggravé par les pressions sur la sécurité alimentaire, notamment car la production des principales denrées alimentaires est concentrée dans quelques grands pays où la pandémie sévit [9].

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a en ce sens mis en garde quant à l’impact de la Covid-19 sur la sécurité alimentaire dans les pays en développement et a appelé à un soutien supplémentaire pour lutter contre la faim résultant de la pandémie [10].

Ne pas oublier la perspective internationale

Si l’objectif premier des plans de relance est bien sûr de sortir les Etats des crises économiques qui les frappent, il est essentiel qu’ils s’inscrivent dans une perspective plus large, qui contribue à une reconstruction écologique et sociale mondiale post-Covid-19. A l’instar de ce qui est en train de se passer au niveau de la distribution mondiale des vaccins [11], l’absence de coopération internationale dans le cadre de la relance économique pourrait avoir des conséquences dramatiques tant au niveau climatique que social et économique.

Il est donc crucial que les pays développés ne perdent de vue le respect de leurs engagements internationaux et leur rôle déterminant dans la solidarité internationale. Les risques sont réels. D’une part, sous couvert d’investissements massifs (et nécessaires) pour relancer l’économie nationale, la menace de coupe dans les budgets de solidarité internationale est concrète, comme cela a été le cas pour l’aide publique au développement coopération au développement
aide publique au développement
aide au développement
au Royaume-Uni [12]. D’autre part, rappelons que les pays développés ont la responsabilité de soutenir les pays du Sud dans leur développement bas carbone et dans l’atteinte de leurs objectifs de réduction de gaz à effet de serre. Sans cela, les objectifs de l’Accord de Paris Accord de Paris resteront définitivement hors d’atteinte. Enfin, sans soutien au développement d‘infrastructures propres et bas carbone, les pays en développement risquent d’investir massivement dans les énergies fossiles pour relancer leurs économies. Cela pourrait nuire aux efforts collectifs de réduction de gaz à effet de serre et ralentirait le développement nécessaire des énergies renouvelables.

Une relance « verte » ?

Au vu de l’urgence climatique et ses effets dévastateurs, de nombreuses voix se sont prononcées, dès le début de la crise sanitaire, en faveur d’une « relance verte », ce qui a été intégré dans de multiples discours politiques, à commencer par celui de la Commission européenne, qui avait publié quelques mois plus tôt son Pacte vert [13] (Green Deal Green Deal
Pacte vert européen
). Si l’on peut saluer l’ambition du plan de relance du Président des Etats-Unis [14], Joe Biden, et l’inclusion contraignante du principe « do no significant harm [15] » pour les plans de relance des Etats membres de l’Union européenne, les chiffres mondiaux ne sont pas aussi optimistes. Globalement, les plans de soutien d’urgence n’ont pas répondu pas aux exigences de justice climatique Justice climatique . Cela est confirmé tout d’abord par le directeur exécutif de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), Fatih Birol, qui alerte que « (…) la reprise économique après la crise de la Covid-19 est actuellement tout sauf durable pour notre climat [16] ». Même conclusion du côté du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) et de l’Université d’Oxford qui révèlent dans un récent rapport qu’ à ce stade, seulement 18% des montants prévus par les plans de relance peuvent être qualifié de « verts » [17]. Notons qu’au niveau des Etats européens, la Belgique figure parmi les bons élèves en termes d’investissements dédiés au climat, avec une moyenne de 35%. En comparaison, la France obtient 23 %, l’Allemagne 34 % et la Finlande est en tête de peloton avec 42 % du budget « très favorable au climat » [18]. Toute la question réside maintenant dans la part des plans dont l’impact climatique est incertain et dans la mise en œuvre concrète des projets – tant ceux étiquetés « climat » que les autres –, notamment sur le plan de la sobriété en matériaux et en énergie, l’adoption de normes de durabilité claires et l’attention à la cohérence globale des projets, afin d’éviter qu’ils aient des impacts négatifs dans les pays développés comme en développement.

Par ailleurs, le soutien direct et indirect en faveur de la production d’énergies fossiles a crû de 10% en 2019 dans les 44 pays de l’OCDE (Organisation de coopération de développement économique) et du G20, selon l’OCDE [19] . Cette tendance est loin d’avoir disparu avec la crise sanitaire. En effet, le constat est alarmant lorsqu’on sait que d’une part, les pays du G20 prévoient d’investir ou ont déjà investi des milliards de dollars dans les secteurs polluants via leurs plans de sauvetage pendant la pandémie, et ce généralement sans condition [20]. D’autre part, bien que l’Union européenne ait dévoilé l’un des plans de relance « vert » les plus ambitieux, elle soutient par ailleurs les grands pollueurs en leur apportant un soutien financier. Pour ne donner qu’un exemple, la Banque centrale européenne (BCE) ne filtre pas ses programmes de rachats d’actifs aux entreprises selon des critères environnementaux et a ainsi soutenu des actifs d’une valeur de quelque 300 milliards d’euros, au profit de plus de 38 entreprises fossiles, dont Shell et Total [21]. Ces incohérences illustrent le fossé persistant entre les discours politiques sur le « verdissement » des investissements et les engagements concrets pour sortir durablement de la crise climatique.

Cap sur la COP26

Peu après le sommet international organisé en avril 2021 par le Président des Etats-Unis, Joe Biden [22], tous les regards se tournent vers la COP26 qui devrait avoir lieu à Glasgow en novembre prochain. S’il est désormais indéniable que l’échiquier mondial de la diplomatie climatique est en train de se réorganiser et de s’aligner progressivement vers un objectif de neutralité climatique d’ici la moitié du siècle [23], il est urgent que les engagements, en particulier ceux des grandes puissances, soient renforcés et surtout concrétisés. En effet, pour atteindre l’objectif intermédiaire de réduction de 45% des émissions mondiales pour 2030, ce sont les prochaines années qui seront déterminantes. Les plans de relance ont donc en ce sens un rôle central dans la mise en œuvre de l’Accord de Paris : la réduction drastique des émissions doit passer par une réorientation des investissements vers les secteurs durables et un abandon des secteurs fossiles et hautement carbonés.

Par ailleurs, au-delà de la question de l’ambition, la question de la solidarité et de la confiance entre les Etats est primordiale pour faire de la COP26 un succès. Que les pays développés fassent leur part du contrat est une chose, mais qu’ils assurent également que les pays en développement puissent remplir la leur est tout aussi important. Derrière les principes d’équité et de responsabilités communes mais différenciées se cachent donc des engagements très concrets : ceux de contribuer de manière juste et équitable à l’engagement collectif de 100 milliards de dollars annuels pour le financement climat financement climat international et d’allouer un financement additionnel aux victimes, de plus en plus en nombreuses, des changements climatiques. Ces engagements, inscrits dans l’Accord de Paris, sont la condition indispensable pour obtenir des pays en développement un rehaussement de leurs propres efforts.

Pour une reconstruction vers un Green New Deal mondial

La pandémie de Covid-19 a mis en relief le fait que le système économique était largement inégalitaire, dépassait les limites planétaires en reposant sur la destruction de la biodiversité et des écosystèmes, et servait principalement les intérêts d’une petite minorité dominante au détriment de la majorité, a fortiori les plus vulnérables. Tous ces constats impliquent de repenser le cadre de ces plans de relance. Les questions de justice et de solidarité doivent être centrales, tant au niveau national qu’international.

Les pays riches, dont la Belgique, ne peuvent donc se permettre d’élaborer des plans de relance en faisant fi des enjeux internationaux, au risque de ne pas atteindre la neutralité carbone à l’échelle mondiale. En tant que principaux responsables de la crise climatique, ils doivent montrer la voie en réduisant drastiquement leurs émissions et en arrêtant de subsidier les énergies fossiles, en veillant à la cohérence de leurs politiques et en respectant leurs engagements vis-à-vis des pays en développement. La reconstruction économique est une opportunité unique pour répondre de manière systémique aux crises globales, qu’elles soient sanitaire, sociale ou climatique. Le momentum doit être saisi pour mettre le monde sur une trajectoire compatible avec l’Accord de Paris et l’Agenda 2030 Agenda 2030 , bâtissant ainsi un Green New Deal mondial.

[1PNUE (2020), Emission Gap Report 2020. https://www.unep.org/fr/e...

[2International Energy Agency (2021), Global Energy Review 2021. https://www.iea.org/repor...

[3Peters, G., Marland, G., Le Quéré, C. et al. Rapid growth in CO2 emissions after the 2008–2009 global financial crisis. Nature Clim Change 2, 2–4 (2012). https://doi.org/10.1038/n...

[4PNUE (2020), Ibid.

[5Elizabeth Thomas Hope. Climate change and food security : Africa and the Caribbean. December 2016 ; and The World Bank. https://www.worldbank.org.... April 2020

[7Oxfam (2020), « Le virus des inégalités. Réunifier un monde déchiré par le coronavirus grâce à une économie équitable, durable et juste » https://www.oxfam.org/fr/...

[8C. Lakner, N. Yonzan, D. Gerszon Mahler, R. Andres Castaneda Aguilar et H. Wu, « Actualisation des estimations de l’impact de la pandémie de Covid-19 sur la pauvreté : retour sur 2020 et perspectives pour 2021 », Banque mondiale, 11 janvier 2021. https://blogs.worldbank.o...

[10HLPE (2020) Impacts de la covid-19 sur la sécurité alimentaire et la nutrition : élaborer des mesures efficaces pour lutter contre la pandémie de faim et de malnutrition. Rome. http://www.fao.org/3/cb10... . Lire aussi Ghijselings A., « Covid-19 et sécurité alimentaire : un an après, quels impacts et quelles réponses politiques ? », 2021, www.cncd.be

[11A. Zacharie (2021), « L’impasse du nationalisme et de la financiarisation des vaccins ». www.cncd.be/vaccination-c...

[13Rebecca Thissen (2020), « ’Le Green Deal’ au service de la justice climatique ? ». CNCD-11.11.11. www.cncd.be/analyse-green...

[15Le principe de « do no significant harm », ou « ne pas nuire de manière disproportionnée » en français, est un des critères établis par la Commission européenne dans le cadre de l’élaboration des plans de relance par les Etats membres. Ce principe vise à exclure tout investissement dans des projets ou réformes qui auraient un impact négatif disproportionné sur l’environnement ou l’atteinte des objectifs climatiques. Pour plus d’informations, voir : https://ec.europa.eu/info...

[16International Energy Agency (2021), Press release : « Global carbon dioxide emissions are set for their second-biggest increase in history ». www.iea.org/news/global-c...

[17ONU (2021), Communiqué de presse : « Sommes-nous sur la voie d’une relance verte ? Pas encore, selon l’ONU et l’Université d’Oxford » https://news.un.org/fr/st...

[19OCDE (2021), Communiqué de presse : « Selon l’OCDE et l’AIE, les gouvernements devraient profiter des actions de relance post Covid 19 pour éliminer le soutien aux énergies fossiles ».
www.oecd.org/fr/environne...

[20Climate Transparency (2021), The Climate Transparency Report 2020 www.climate-transparency....

[21Reclaim Finance (2021), Mettre la monnaie au service du climat. https://reclaimfinance.or...

[23Précision que l’Union européenne a entériné l’objectif de réduction de minimum 55% à l’horizon 2030 (par rapport aux niveaux de 1990) dans la loi climat européenne.